| Novembre 2009 | ||||||||||
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"La Défense – Grande Arche" annonce une voix féminine monocorde. En fait ce message enregistré, je l’entends tous les jours depuis que je travaille. A force, je n’y prête plus attention. En fait, c’est même pire, chaque jour, je murmure la dite phrase quasiment en même temps que l’enregistrement sonore qui défile. C’est mon rituel du matin ! A part aujourd’hui où cette voix me surprend presque. Soudainement je repense à ma nuit tumultueuse. En sortant de la rame de métro, je m’arrête et je prends pour une fois le temps de regarder les gens qui passent. Ils sont tous pressés de rejoindre leur dure journée de labeur, tous pressés de s’enfoncer dans leur sempiternelle routine professionnelle de bon pas. Ci et là, je reconnais les visages des spectres que je croise tous les jours.
Et là d’un coup, le ras-le-bol de ce conformisme me remonte à la gorge et j’ai envie de vomir mes boyaux sur le quai. Peut être que les gens feraient attention à moi. Peut être que cela mettrait un peu d’animation. Peut être qu’une personne se pencherait vers moi en me demandant "Vous allez bien ?". Non sûrement pas, ils éviteraient sûrement de piétiner mes tripes pour éviter de salir leurs chaussures fraîchement cirées et continueraient leur chemin vers leur ordinateur. Peut être s’autoriseraient-ils un petit "pauvre homme" ? De tout façon, moi dans le rôle de l’électron libre, ce n’est pas crédible.
Dans l’ascenseur, je tombe sur une de mes plus proches collègues. Elle s’appelle Patricia. On partage assez souvent les repas et quasiment tout le temps le café où l’on s’offre le luxe de commenter l’actualité, les derniers films ou tout autre sujet de conversation conventionnelle. Elle me dévisage et me lance "T’as pas l’air dans ton assiette, tu as passé une mauvaise nuit ou tu as trop fait la fête ? Tu n’es pas malade au moins ?". Je nie de la tête, mais elle ajoute "En plus, j’ai vu Jean-Marc ce matin, il paraît que l’on a reçu le nouveau dossier. On va avoir besoin de toi pour disséquer les chiffres !" Ah si elle s’inquiète, ce n’est pas complètement désintéressé. J’opine alors de la tête. L’ascenseur s’arrête à mon étage. Patricia me propose de grimper un étage de plus et de prendre un café. Aller va pour un café.
Devant la machine, il me vient la furieuse envie de partager mon expérience de la nuit. Je lance un peu le sujet à la sauvette. "J’ai vu l’autre jour un film à la télé. C’était l’histoire d’un mec qui se réveille sous les très d’une femme alors que jusque là c’est l’incarnation du parfait macho." Elle me regarde intéressée et me répond "Ah oui, je l’ai vu. Et son ami n’arrive même pas à croire qu’il est devenu une femme. Enfin après il en profite bien pour mener rondement ses affaires et profiter au mieux de la situation" J’opine de la tête et relance "Tu t’imagines si il t’arrivait la même chose ou plutôt que quelqu’un te dise que çà lui arrive. Qu’il se réveille sous les traits d’une autre personne" Et là, elle sort la réplique qui coupe court à toute imagination "Ben, c’est qu’un film ! Et puis moi, un collègue me dit qu’il en fait une autre personne, je crois que je flipperais vraiment parce que c’est que le gars est complètement cinglé !". "Ouais, c’est sûr, t’as raison, c’est n’importe quoi." approuvais-je. Mais en mon fort intérieur, j’étais convaincu que je devais garder mon expérience inédite bien secrète de peur d’être pris pour un fou.
La matinée passa avec une déconcertante facilité. Pris par le travail, je n’eus pas le temps de songer ne serait-ce qu’une minute à ma nuit agitée. A midi, j’ai mangé avec Patricia qui n’a plus abordé le sujet du rêve réalité. Elle a disserté sur le menu et les calories à l’approche de l’été. Cela m’a fait prendre conscience qu’il fallait absolument que j’évite les partis pris lors des conversations avec les collègues. Que ce soit politique, artistique ou autre, si je me pose à contre-pied du bien pensant de l’entreprise, et je me forge en un quart d’heure une réputation de réfractaire asocial. Je ne sais même pas si cela ne peut pas remonter jusqu’à la direction. "Alors Léon, vous ne seriez pas un peu syndiqué par hasard ? Ou anarchiste peut être ?". Oui c’est sûr que çà peut être périlleux. Mieux vaut garder les apparences et cette histoire de rêve pour moi. L’après-midi fut tout aussi soulageant que la matinée, le nez fourré dans le fameux nouveau dossier. Une fusion-acquisition entre deux grosses entreprises.
Puis le soir après le boulot, on décida de fêter l’arrivée de ce nouveau dossier qui allait rapporter un sacré paquet de fric à la boite et pour nous une petite prime. La soirée se prolongea donc dans un bar à vin vers les Halles. Le temps était clément et on s’était donc installer en terrasse. C’était vraiment agréable de se prélasser avec un petit verre de Chinon ou Brouilly, tout en picorant une petite tranche de charcuterie traditionnelle ou un petit bout de fromage rustique. La conversation avait débuté sur le travail et puis l’alcool faisant effet, les gens en venaient à raconter des anecdotes de bureau plus croustillantes. De mon côté, je me bornais, comme à mon habitude, à jouer le rôle du spectateur discret mais averti en donnant du "C’est pas possible !" quand l’auditeur pensait impressionné son public. La parole est d’argent, le silence est d’or. Et quand tu es saoul et que tu as la langue en plomb, c’est d’autant plus vrai !
La soirée finie, je rentre chez moi porté par les effluves envoûtantes de Bacchus. Hésitantes, chancelantes et titubantes, mes jambes me portent chez moi en prenant le chemin le plus court pour une personne sous l’emprise de l’alcool : La courbe. Et là je suis face à ma porte avec une furieuse envie de pisser. Je cherche désespérément mes clefs dans ma poche. Et bizarrement, c’est toujours dans ces cas là, où vos clefs ont une fâcheuse tendance à rester coincer dans votre poche. Bon sang, bon sang, ma vessie va exploser. Une voisine acariâtre remonte l’escalier avec son petit chiwawa qui vient de faire sa petite crotte sur le trottoir, crotte sur laquelle je suis sûr de marcher demain matin. Elle me voit m’agitant devant ma porte, plein de convulsions, en tripotant quelque chose dans ma poche. Elle doit sûrement me prendre pour un pervers car je vois sa tête méchante complètement terrifiée. Alors avec le meilleur sourire que je peux me donner avec une vessie dilatée et 5 ou 6 grammes d’alcool dans le sang, je lui baragouine un "Bonsoir Madame Granger". Elle hésite, puis grimpe vite les marches pour rejoindre son salutaire appartement. Youpi c’est gagné, dès demain tout l’immeuble va savoir qu’il héberge un désaxé qui se branle devant sa porte.
Enfin la clef se libère, je l’enfonce dans la serrure. Ah non pas comme çà, çà ne rentre pas. Là ouais, çà passe. J’ouvre la porte violemment et fonce aux toilettes pour me soulager. Pfffff waouww çà fait du bien. La tête me tourne encore un peu. J’enchaîne donc tout naturellement sur une petite aspirine. Je regarde le comprimé se dissoudre dans un verre d’eau, l’air un peu ahuri, puis l’avale d’un trait. Enfin la délivrance, je me désape et fonce tête baissée dans mon lit.
To be continued…
les papotes