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Schizocérose

Dimanche 13 août 2006
Schizocérose - Journal d'un rêve éveillé...
Une nouvelle histoire dans les bacs de l'eTR !
Par piloup
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Dimanche 13 août 2006

Schizocérose § 01 - Songe d'une nuit d'été

Salut, moi c’est Léon, il m’arrive un truc complètement dingue. J’ai une double vie, comme un schizophrène sans la pathologie. Mais avant d’entrer dans les détails de mon histoire, je crois qu’il est nécessaire que je remonte un peu dans le passé, quand tout a commencé. Car finalement, tu es le seul dépositaire de mon histoire. Si je racontais çà à mon entourage, les gens me prendraient pour un fou. Mais peut être le suis-je vraiment ??… Aller savoir.

Enfin avant de commencer, faisons le point sur ce que j’étais avant les événements de ces derniers temps. J’étais ce que l’on pourrait appeler le commun des mortels. Né vers la fin des années soixante-dix, alors que la France se remettait de ses trente glorieuses avec une sérieuse gueule de bois, j’ai toujours vécu en banlieue parisienne dans une de ces communes avec un nom à rallonge du genre Saint-Trifouilly-sur-Oise que l’on voit tout le temps sur les plans du RER. J’ai eu une enfance tout ce qui a de plus banale, partagée entre des parents protecteurs, l’insouciance de l’enfance et la découverte de la vie. Puis vint l’adolescence avec son lot de soucis pour les parents : les premières soirées, l’alcool, la clope et les filles bien évidemment.
Mais bon d’un tempérament plutôt calme et réservé, j’ai survolé mon adolescence paisiblement à la grande satisfaction des mes parents enorgueillis. Et puis, il y a eu les études et le choix cornélien entre le scientifique ou le littéraire, moi j’ai opté pour le social, enfin socio-éco. Puis voilà guidé par mon père, expert comptable dans une petite entreprise, et surtout par mes résultats, je me suis retrouvé à faire une école de commerce. Mais si la matière ne m’intéressait pas plus que çà, il s’est révélé que j’étais assez doué pour manier les chiffres.

Voilà conclusion de mon histoire, jusque là d’une banalité affligeante, je me retrouve à la Défense, quartier dévoué au business, à bosser chez un grand assureur, à manipuler des chiffres toute la journée. J’habite à Paris dans un petit appartement que je loue pour une somme exorbitante et tous les jours, je prends le métro pour mon quotidien métro-boulot-dodo. Sinon à côté de mon boulot peu épanouissant, je mène une vie d’ascète.
Socialement, je suis assez stérile de ce côté là. J’ai de vagues connaissances et finalement les gens que je côtoie le plus sont mes collègues de bureau et la caissière du supermarché. Sinon comme tant d’autre, je vis seul. Parfois une rare aventure vient temporairement épicer le quotidien. Enfin jusque là, j’avais une vie plutôt maussade. Et parfois je m’en contentais.

Puis un soir en revenant du boulot, en sortant du métro, une femme me bouscule. Elle se retourne, s’excuse avec un sourire radieux et une voix suave qui fait vibrer mon échine. Mais moi c’est dans ces yeux que je me noie. Soudainement, tout semble au ralenti. Un instant qui dure une éternité. Les gens bourdonnent autour de moi, mais ce ne sont que de vagues formes dans une brume de bruit.
Je crois que c’est ce que l’on appelle communément le coup de foudre. Et puis son visage se retourne doucement et soudain elle reprend sa course effrénée sur ses talons hauts. Et là le temps rattrape son retard et tout s’accélère. Un gros monsieur me bouscule et me lance un " Mais enfin, restez pas en plein milieu ! ". Alors j’obtempère et rattrape ma "bousculeuse" sur talons. Je grimpe les escaliers trois marches par trois et déboule dans la rue. Et là, je la vois. Elle se jette dans les bras d’un homme appuyé sur le capot d’un petit roadster. Ils grimpent à l’intérieur. La voiture démarre avec un petit crissement de pneu et me laisse seul sur le trottoir un peu hagard.

Le soir, comme d’habitude, j’aime bien un peu bouquiner avant de m’endormir. Les livres ont parfois cet effet bizarrement soporifique. Je tourne la page, je sens mes yeux qui picotent et se ferment. La fatigue me gagne, je pose mon livre, éteins la lumière. Mais finalement le sommeil ne vient pas, j’ai raté le coche. Je revois ce visage : un sourire radieux encadré de deux lèvres pulpeuses comme pour mieux mettre en valeur ce tableau. Des yeux bleus enjôleurs contrastant avec une peau bronzée. Et des cheveux d’un noir soyeux relevé en un chignon découvrant une nuque allongée sur laquelle on a envie de déposer des baisers. Alors je m’imagine qu’avec ce portrait digne d’une madone de Botticelli, tous les traits de cette femme sont en accord pour magnifier cette beauté physique. Je me verrais bien couler des jours heureux en sa compagnie. Mais non, c’est un autre qu’elle a trouvé.

Du peu que j’en ai vu, c’est sûr que le mec était plutôt beau gosse, bien sapé et vu la voiture, il devait avoir un compte en banque bien alimenté par un métier sûrement passionnant. Ah, je me retourne et me re-retourne dans mon lit pour trouver le sommeil. J’entortille mon drap dans tous les sens. Je m’épuise à chercher la position adéquate. Et puis le climat est lourd, orageux. J’entends des grondements et les éclairs éclairent ma chambre comme si elle était sous le feu des flashs de paparazzi. Je m’épuise, je veux dormir, je veux dormir. Puis, un ploc vient frapper la vitre, un autre, puis un autre. Ploc, plic, ploc… Un nuage s’est crevé et déverse généreusement son contenu. C’est la mousson sur Paris. J’ai la fenêtre entrouverte, je croise les doigts pour éviter l’inondation mais me refuse à me lever pour la fermer. Puis mon corps en sueur, se détend comme l’atmosphère. Et je plonge dans un sommeil profond et pénétrant.

Je me réveille dans la nuit. Le calme m’a réveillé. Je n’entends plus la pluie, mais un murmure comme si des vagues venaient s’effondrer juste en bas de chez moi dans un bouillonnement d’écume. Et je songe à "Paris plage", je me dis que l’orage avait finalement bien tout de la mousson. Que voilà finalement Paris engloutit sous les flots. La tête dans le brouillard, je m’avance d’un pas hésitant vers la fenêtre, guidé par la faible lueur nocturne de la lune, pour constater les dégâts. Non tout va bien le sol est sec. Tient d’ailleurs je ne comprends plus rien, ce n’est pas mon ignoble moquette que je sens sous mes pieds, çà tout l’air d’être du parquet. D’ailleurs quand je marche, le bois grince faiblement mais sûrement. Je regarde à travers la fenêtre et contemple benoîtement le reflet de la lune sur la mer. Hein, tu m’as bien entendu, je contemple stupidement la mer parce que je n’ai jamais vu la mer depuis mon petit appartement parisien.
Il n’y a un truc pas clair. Si c’est un rêve c’est vachement bien fait. J'aperçois une porte, je l’ouvre doucement de peur de voir apparaître un cauchemar de l’autre côté. Non c’est une salle de bain. J’ouvre le robinet et me verse un peu d’eau sur le visage et la nuque. Je tâtonne à la recherche d’une serviette. C’est d’abord un interrupteur que je trouve. Je garde les yeux fermés et appuie sur le bouton. Entrouvrant légèrement les yeux, j’aperçois une serviette à porter de main. Je me frotte le visage, la nuque et me redresse au-dessus du lavabo. Et là, je tombe nez à nez avec un inconnu. Enfin par tant que çà, c’est le mec au roadster. Il me regarde lui aussi avec un regard plein de surprise. Il porte lui aussi çà main à la bouche dans un signe de stupeur. Le con, il m'imite !
En fait, cet homme est le reflet que me renvoie le miroir. Je pense immédiatement à la fameuse réplique "je est un autre". J’entends alors des bruits de pas frôler le sol. Qu'est-ce qu'il va encore apparaitre, hein ? A l’encadrement de la porte apparaît ma belle du métro, le corps nu entouré dans un drap comme une déesse antique. Elle me sourit et me dit dans un murmure : " Çà va, mon chéri ? Tu viens de te recoucher…".

Çà va, çà va… euh non en fait, pas vraiment. Je me réveille au bord de la mer, dans la peau d’un autre et en la compagnie d’une superbe femme croisée la veille dans le métro. Non c’est sûr qu’il y a quelques choses de gênant dans cette situation. Enfin gênant, n’est pas vraiment le mot, disons plutôt quelque chose de singulier. Je me regarde à nouveau dans la glace avec un sourire un peu ahuri. Puis je retourne m’allonger dans le lit un peu gêné de duper cette femme en ayant pris la place et l’identité de son homme. Mais elle allonge un bras sur mon torse et se serre contre moi. Une petite poussée de sève vient durcir ma verge. Ok, çà semble un poil exagéré mais j’aimerai bien te voir lorsque tu vivras un fantasme. D’ailleurs soudainement j’oublie tout çà et me plonge dans l’expectative. Est-ce un rêve que je suis en train de vivre ? Assurément, cela a tout du fantasmagorique. Mais pourtant tout semble si réel. Est-ce que lorsque l’on rêve, on s’attache au bruit des vagues ou même au grincement du parquet sous ses pieds. Non je ne crois pas, je ne rêve pas, je ne sais pas ce qu’il m’arrive mais ce n’est pas un rêve. Et c'est sur ce dernier constat que Morphée vient me prendre dans ses bras.

"France Info, il est 7h00. Les titres du journal…". Ma nuit s’achève avec mon radio réveil qui me hurle dans les oreilles les déprimantes nouvelles de la journée. Guerres, terrorismes, cataclysmes, chômage, la météo et les résultats du foot. Je m’extirpe des draps, me soulève. Personne à côté de moi. Je suis dans ce qui semble bien être ma chambre, à Paris. Je vais jeter un œil à la fenêtre pour m’en persuader. C’est bien ma rue déjà embouteillée par la circulation et les éboueurs. D’ailleurs ma moquette est un peu mouillée. Mais ce n’est assurément pas dû aux embruns. J’allume ma cafetière. Je rejoins la salle de bain pour me passer un peu d’eau sur le visage et la nuque, et j’enfonce ma tête dans une serviette. Intérieurement je croise les doigts pour que je tombe sur cet autre que j’étais lorsque je me regarderai dans la glace. Je me libère de la serviette et je tombe sur moi-même. Rien de surprenant à cela. Et pourtant je suis vraiment déçu. Revenant dans la cuisine, je me sers une tasse de café. Je sors une clope de mon paquet. Tiens la dernière. Et regardant mon reflet dans sur la vitre comme si c’était celui d’un inconnu, je laisse mon corps s’enivrer de caféine et de nicotine.

To be continued…

Par piloup
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Jeudi 17 août 2006

Schizocérose § 02 - La Défense - Grande Arche

"La Défense – Grande Arche" annonce une voix féminine monocorde. En fait ce message enregistré, je l’entends tous les jours depuis que je travaille. A force, je n’y prête plus attention. En fait, c’est même pire, chaque jour, je murmure la dite phrase quasiment en même temps que l’enregistrement sonore qui défile. C’est mon rituel du matin ! A part aujourd’hui où cette voix me surprend presque. Soudainement je repense à ma nuit tumultueuse. En sortant de la rame de métro, je m’arrête et je prends pour une fois le temps de regarder les gens qui passent. Ils sont tous pressés de rejoindre leur dure journée de labeur, tous pressés de s’enfoncer dans leur sempiternelle routine professionnelle de bon pas. Ci et là, je reconnais les visages des spectres que je croise tous les jours.
Et là d’un coup, le ras-le-bol de ce conformisme me remonte à la gorge et j’ai envie de vomir mes boyaux sur le quai. Peut être que les gens feraient attention à moi. Peut être que cela mettrait un peu d’animation. Peut être qu’une personne se pencherait vers moi en me demandant "Vous allez bien ?". Non sûrement pas, ils éviteraient sûrement de piétiner mes tripes pour éviter de salir leurs chaussures fraîchement cirées et continueraient leur chemin vers leur ordinateur. Peut être s’autoriseraient-ils un petit "pauvre homme" ? De tout façon, moi dans le rôle de l’électron libre, ce n’est pas crédible.

Dans l’ascenseur, je tombe sur une de mes plus proches collègues. Elle s’appelle Patricia. On partage assez souvent les repas et quasiment tout le temps le café où l’on s’offre le luxe de commenter l’actualité, les derniers films ou tout autre sujet de conversation conventionnelle. Elle me dévisage et me lance "T’as pas l’air dans ton assiette, tu as passé une mauvaise nuit ou tu as trop fait la fête ? Tu n’es pas malade au moins ?". Je nie de la tête, mais elle ajoute "En plus, j’ai vu Jean-Marc ce matin, il paraît que l’on a reçu le nouveau dossier. On va avoir besoin de toi pour disséquer les chiffres !" Ah si elle s’inquiète, ce n’est pas complètement désintéressé. J’opine alors de la tête. L’ascenseur s’arrête à mon étage. Patricia me propose de grimper un étage de plus et de prendre un café. Aller va pour un café.
Devant la machine, il me vient la furieuse envie de partager mon expérience de la nuit. Je lance un peu le sujet à la sauvette. "J’ai vu l’autre jour un film à la télé. C’était l’histoire d’un mec qui se réveille sous les très d’une femme alors que jusque là c’est l’incarnation du parfait macho." Elle me regarde intéressée et me répond "Ah oui, je l’ai vu. Et son ami n’arrive même pas à croire qu’il est devenu une femme. Enfin après il en profite bien pour mener rondement ses affaires et profiter au mieux de la situation" J’opine de la tête et relance "Tu t’imagines si il t’arrivait la même chose ou plutôt que quelqu’un te dise que çà lui arrive. Qu’il se réveille sous les traits d’une autre personne" Et là, elle sort la réplique qui coupe court à toute imagination "Ben, c’est qu’un film ! Et puis moi, un collègue me dit qu’il en fait une autre personne, je crois que je flipperais vraiment parce que c’est que le gars est complètement cinglé !". "Ouais, c’est sûr, t’as raison, c’est n’importe quoi." approuvais-je. Mais en mon fort intérieur, j’étais convaincu que je devais garder mon expérience inédite bien secrète de peur d’être pris pour un fou.

La matinée passa avec une déconcertante facilité. Pris par le travail, je n’eus pas le temps de songer ne serait-ce qu’une minute à ma nuit agitée. A midi, j’ai mangé avec Patricia qui n’a plus abordé le sujet du rêve réalité. Elle a disserté sur le menu et les calories à l’approche de l’été. Cela m’a fait prendre conscience qu’il fallait absolument que j’évite les partis pris lors des conversations avec les collègues. Que ce soit politique, artistique ou autre, si je me pose à contre-pied du bien pensant de l’entreprise, et je me forge en un quart d’heure une réputation de réfractaire asocial. Je ne sais même pas si cela ne peut pas remonter jusqu’à la direction. "Alors Léon, vous ne seriez pas un peu syndiqué par hasard ? Ou anarchiste peut être ?". Oui c’est sûr que çà peut être périlleux. Mieux vaut garder les apparences et cette histoire de rêve pour moi. L’après-midi fut tout aussi soulageant que la matinée, le nez fourré dans le fameux nouveau dossier. Une fusion-acquisition entre deux grosses entreprises.
Puis le soir après le boulot, on décida de fêter l’arrivée de ce nouveau dossier qui allait rapporter un sacré paquet de fric à la boite et pour nous une petite prime. La soirée se prolongea donc dans un bar à vin vers les Halles. Le temps était clément et on s’était donc installer en terrasse. C’était vraiment agréable de se prélasser avec un petit verre de Chinon ou Brouilly, tout en picorant une petite tranche de charcuterie traditionnelle ou un petit bout de fromage rustique. La conversation avait débuté sur le travail et puis l’alcool faisant effet, les gens en venaient à raconter des anecdotes de bureau plus croustillantes. De mon côté, je me bornais, comme à mon habitude, à jouer le rôle du spectateur discret mais averti en donnant du "C’est pas possible !" quand l’auditeur pensait impressionné son public. La parole est d’argent, le silence est d’or. Et quand tu es saoul et que tu as la langue en plomb, c’est d’autant plus vrai !

La soirée finie, je rentre chez moi porté par les effluves envoûtantes de Bacchus. Hésitantes, chancelantes et titubantes, mes jambes me portent chez moi en prenant le chemin le plus court pour une personne sous l’emprise de l’alcool : La courbe. Et là je suis face à ma porte avec une furieuse envie de pisser. Je cherche désespérément mes clefs dans ma poche. Et bizarrement, c’est toujours dans ces cas là, où vos clefs ont une fâcheuse tendance à rester coincer dans votre poche. Bon sang, bon sang, ma vessie va exploser. Une voisine acariâtre remonte l’escalier avec son petit chiwawa qui vient de faire sa petite crotte sur le trottoir, crotte sur laquelle je suis sûr de marcher demain matin. Elle me voit m’agitant devant ma porte, plein de convulsions, en tripotant quelque chose dans ma poche. Elle doit sûrement me prendre pour un pervers car je vois sa tête méchante complètement terrifiée. Alors avec le meilleur sourire que je peux me donner avec une vessie dilatée et 5 ou 6 grammes d’alcool dans le sang, je lui baragouine un "Bonsoir Madame Granger". Elle hésite, puis grimpe vite les marches pour rejoindre son salutaire appartement. Youpi c’est gagné, dès demain tout l’immeuble va savoir qu’il héberge un désaxé qui se branle devant sa porte.
Enfin la clef se libère, je l’enfonce dans la serrure. Ah non pas comme çà, çà ne rentre pas. Là ouais, çà passe. J’ouvre la porte violemment et fonce aux toilettes pour me soulager. Pfffff waouww çà fait du bien. La tête me tourne encore un peu. J’enchaîne donc tout naturellement sur une petite aspirine. Je regarde le comprimé se dissoudre dans un verre d’eau, l’air un peu ahuri, puis l’avale d’un trait. Enfin la délivrance, je me désape et fonce tête baissée dans mon lit.

To be continued…

Par piloup
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Jeudi 17 août 2006

Schizocérose § 03 - Belle de Nuit

Je me réveille. Et là, je repense à ma surprise de la nuit dernière. Alors je vérifie rapidement si je suis seul ou non. Et non, je ne suis pas seul. Elle est là, allongée à mes côtés. J’entends sa douce et apaisante respiration. Et contrairement à la veille, où j’étais terrassé par la surprise, je me sens calme. Mais mon regard s’arrête sur cette femme. En fait, je la contemple littéralement dans toute sa beauté. Sous le drap se dessine la courbe de ses hanches et tel un voile il couvre légèrement ses fesses pleines. Mes yeux remontent sur son dos cambré. Et de là où je suis, je vois la pointe d’un sein. Son visage que j’avais tant chéri, est enfouis dans un coussin et son épaisse et soyeuse chevelure la recouvre. Le tableau est sûrement magnifié par le reposant ronronnement de la mer et par la lune pleine qui projette ses ombres sur ce corps somptueux. A n’en pas douter, j’ai vraiment beaucoup de chance de vivre un tel instant.
Alors n’y tenant plus, j’ai besoin de renouer ce contact comme la dernière fois. Alors je l’effleure délicatement de son épaule jusqu’à sa cuisse. Comme un aveugle découvrant le braille, mes doigts lisent sur son corps la sensualité d’une femme. Cela me donne des frissons et sa peau douce et chaude sous ma main attise ma flamme. Elle se réveille dans un frémissement et se retourne vers moi avec des yeux à moitié clos mais déjà pétillant de désir. Elle me dit avec un sourire au coin des lèvres qui révèle deux petites fossettes. "Alors coquin, tu ne me laisses donc pas en paix ce soir. Tu as mangé du lion ? "

Spontanément ma réponse ne se fait pas attendre, je rugis de plaisir et je plonge sur sa croupee comme le prédateur fauve. Nous nous enlaçons avec bestialité. Je couvre son corps de baisers, mes mains parcourant toute la surface de son corps, scrutant le moindre interstice, y plongeant. Puis elles survolent les collines mammaliennes. Je prends ses seins généreux à pleine main, elle s’accroche à moi de toutes ses griffes. Ses ongles enfoncés dans la chair de mon dos attisent mon ardeur. Ses deux jambes m’enlacent, je ne peux plus reculer. Le prédateur pris au piège. Vaille que vaille, je sors mes griffes et me jette à corps perdu. Lorsque je la pénètre, elle émet un râlement presque félin. Malgré ses apparences douces, elle a tout d’une lionne sauvage. Le va et vient entre ses reins devient une transe, mettant nos corps et nos pulsions à l’unisson. Notre étreinte semble ne plus avoir de fin. Lorsque l’orgasme est atteint dans un dernier assaut, nous sommes là, tous les deux heureux et épuisés, des gouttes de sueur perlant sur nos visages et nos corps.

Je me rallonge à ces côtés et comme la veille, elle pose sa main sur mon torse. Elle me regarde dans les yeux en me souriant. Je fixe ces yeux et soudainement je ressens un malaise comme si j’étais aspiré dans un tourbillon. Je ne peux plus supporter ce regard, j’ai l’impression qu’il me déshabille de mon enveloppe charnelle. J’ai le troublant sentiment qu’elle lit à travers moi comme dans un livre ouvert. J’ai peur qu’elle me démasque, mais peut être est-ce déjà fait. Je cligne des yeux et me redresse. Je prends une bouteille d’eau minérale posée à côté de ma table de chevet et bois une bonne gorgée pour désaltérer ma gorge sèche. Je ne sais si c’est la baise ou si cette soudaine poussée de vertige face à ce regard pénétrant. Je me lève pour aller prendre l’air. J’enfile un boxer qui traîne au pied du lit. Je ne voudrais pas choquer le voisinage quand même ! A côté de la porte-vitrée, traîne sur une commode un paquet de clope et un briquet. Je soupçonne que ce sont les miennes et les ramassent. J’entrouvre la porte-fenêtre, écarte les voiles, et sort sur la terrasse.

Je me retrouve face à la mer. Le bruit des vagues apaise mes sens émoussés par cette baise bestiale. Contemplant ce paysage infiniment plat et vaste, on se sent soudainement modeste face à l’horizon lointain de l’océan sous la voûte céleste constellée de petites étoiles. Et pourtant face à cette immensité, on ne se sent pas écrasé. On se sent serein, faisant partie d’un tout. Porté par le clapotis de l’eau, je quitte la terrasse et m’enfonce dans le sable fin de la plage. A cette heure de la nuit, loin de la fournaise de la journée, le sable est frais en surface, mais plus tiède en profondeur. Je sors une clope du paquet, l’allume et glisse le paquet dans l’élastique de mon boxer. Au bout de la cigarette, le tabac crépite en un petit foyer incandescent, libérant une fumée acre et entêtante.
Je marche jusqu’à atteindre l’écume regardant le reflet de la lune ondulant sur la mer. A nouveau apaisé, je me retourne vers la maison. Et là, je constate que la dite maison, est en fait une impressionnante villa dans un style contemporain, avec baies vitrées, poutres et pierres de taille, entourée de pins. Quant au voisinage, il y a peu de chance que je le choque par ma tenue légère. Il n’y a pas de voisin à moins de cent mètres. J’aperçois un hamac accroché à deux vieux pins parasols. Je m’avance vers lui et m’enfonce en son sein. Je me laisse alors bercé par son va-et-vient, contemplant d’un œil distrait les étoiles. Une brise légère chargée d’iode me caresse le visage et petit à petit mes yeux se referment sur le ciel constellé. Puis je songe à cette nuit d’ivresse.

Je me rends finalement compte que j’ai fait l’amour à une femme dont j’ignore complètement l’identité. Je connais maintenant son intimité dans la moindre partie de son corps, et pourtant j’ignore jusqu’à son prénom. Et là, une bile acide remonte dans ma gorge. J’ai la même impression physique d'amertume que sur le quai du métro. Une façon pour moi de somatiser mon dégoût. Mais là, c’est moi qui m’écœure. Je me suis jeté sur elle, je l’ai pénétré, mais c’était une inconnue. Je suis pire qu'un pauvre être allant voir une prostituée. Il y aurait au moins ce contrat tacite, cette entente cynique, d’acheter son corps et l’anonymat contre une somme rondelette. Mais là, je me sens comme un violeur. En un instant, je me suis délivré de mon carcan émotionnel et j’ai libéré toute la fureur accumulée lors de ma réclusion partielle en un acte purement physique et irrationnel. Je m’en surprends moi-même, ne me reconnaissant pas là. J’ignore cette facette violente de ma personnalité. Usurpant allègrement l’identité d’un inconnu, je l’ai tout simplement dupée pour assouvir fiévreusement un fantasme. Suis-je donc un Mister Hyde ?
Et puis, épuisé et consterné par ce sombre constat, je passe à un autre sujet tout aussi éprouvant pour mes neurones et mes nerfs : Qui suis-je ? Qui est cet inconnu à qui j’ai emprunté son identité et sa femme. Soudainement voyant la taille de la demeure, un doute me traverse l’esprit : et si dans cette vie là, je n’étais pas forcément un homme bien. Avec tout ce fric, il se pourrait bien que je sois un petit gangster, un mafioso. L’idée m’effraye au point d’imaginer, tapis dans l’ombre nocturne des pins, la brigade d’intervention du GIGN cernant ma maison. Je songe au moindre détail aperçu dans la pièce, mais je ne me souviens de rien. Je me rassure doucement en me disant que si j’étais un malfrat, j’aurais nécessairement vu un flingue posé sur la table de chevet comme dans les films. Puis mes idées se brouillent, je baille une fois, une deuxième. Mes yeux me picotent, le sommeil est proche.

To be continued…

Par piloup
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Mardi 22 août 2006
Schizocérose § 04 - Reminiscencia

"Aaaaahhh…". Mes poumons arrachent soudainement tout l’oxygène de l’air en une grande bouffée. Ce matin, le réveil s’apparente plus à celui d’un noyé revenant soudainement à l’air libre. C’est le réveil d’un mort. J’en frissonne encore à cette impression de retour à la vie. Par rapport à la veille où la transition avait été douce. Là j’ai l’impression que mon âme a quitté le corps d’un homme étendu dans un hamac pour s’engouffrer dans le mien soudainement et violemment. Çà s’apparente tout simplement à une renaissance. Et comme la première, lorsque je quittais le ventre de ma mère, on ne peut pas dire que cela ne se fasse pas sans douleur. En fait, c’est assez effrayant comme sensation. J’en viens même à me demander comment on fait pour ne pas garder en mémoire le traumatise de sa propre naissance.
Enfin, là où la douleur se ressent, c’est aussi au fond de moi-même. On peut appeler çà l’amour propre. Mais chez moi, ce qui est sûr, c’est qu’il est fissuré. Au point d’éclater littéralement. La réminiscence n’évoque chez moi que des images chaotiques et sauvages où un lion se jette fougueusement sur une femme. Ou peut être à l’inverse l’amour d’un homme et d’une lionne. Je n’en sais rien. Mais ce que je vois dans mes pensées se sont des peintures dignes de l’univers de Dali. Des images où la réalité est déformée comme ses montres molles. Des monstres mi-humains, mi-bêtes, déformés, allongés. Des symboles que Freud qualifierait assurément de phalliques. Un univers étrange et pénétrant, nimbé d’une lumière crépusculaire. Bip bip bip bip bip… le réveil s’égosille à tue-tête et tel un mécanisme bien huilé, je m’expulse de mon lit. Et les pieds bien ancrés sur le sol ferme, j’oublie immédiatement ce rêve mouvant.

La journée s’apparente à une journée tout ce qui a de plus banales, ponctuées de ses pauses-café, de ses "bonjour, comment allez-vous ?" par ci, par là. Je m’efforce de ne pas penser à ma nuit. Je garde sur moi un masque de volupté et de sérénité. Et ma foi, je réussis plutôt bien puisque Patricia et les autres sont complètement dupes. Eh, eh, bienvenue dans le monde de l’hypocrisie et de la superficialité, où seul le paraît-être s’impose. Le soir, je prétexte un rendez-vous chez le dentiste pour ne pas m’éterniser au travail. Le trajet en métro me semble durer une éternité. J’ai l’affreuse impression que les gens m’épient, me jugent et que je suis le sujet de leurs messes-basses. J’en ai des sueurs froides, comme si une épée de Damoclès était suspendue au dessus de ma tête. Je me dis que l’on doit être comme les animaux qui ressentent la peur chez l’homme, les autres doivent sentir chez moi ce sentiment de culpabilité. Une goutte de sueur dégouline le long de mon échine rigide.
Oulalah, çà ne va plus là. Je frise la parano, je m’accuse de torts que je n’ai commis qu’en rêve. Enfin c’est vrai que ce rêve s’incruste sérieusement dans le réel. Et puis finalement est-ce vraiment un mal ? Elle était consentante et je crois, en toute modestie, qu’elle a même eu du plaisir. Non ce qui me turlupine, c’est surtout de pas être accord avec ce que je suis, avec mes habitudes. J’ai l’impression qu’en trompant ma routine, je me mens à moi-même. De un, jamais je n’aurai rencontré une telle fille dans ma vraie vie. Ou si j’en croise quelques fois dans le métro, mais je les perçois plus comme des êtres inaccessibles que pour des partenaires éventuelles. De deux, jamais je n’aurai été capable, comme la nuit dernière, de jouer ce rôle à la croisée de Don Juan et de Rocco Siffredi, si ce n’est en fantasme. Non moi j’aurai tout juste fait comme en ce moment, à me questionner sur l’être, le devenir et le quoi faire aussi ! Enfin je serai resté un lâche.

Arrivé chez moi, le cerveau bouillonnant, je m’affale sur mon canapé. D’un coup de télécommande, j’allume la télé, le meilleur médicament contre la prise de tête, ou comme dirait un grand ponte de la petite lucarne, pour donner du temps de cerveau humain disponible. Je tombe sur un mélodrame sirupeux. Une histoire tout ce qui a de plus mal ficelé dont on connaît déjà la fin. Mais bon c’est vrai que cette petite lucarne a le chic pour vous hypnotiser. Alors la fatigue reprenant le dessus sur mes nerfs, je m’assoupis. Mais c’est pour mieux me réveiller immédiatement. J’entends un bruit insistant d’un klaxon, juste le temps de relever la tête et je vois deux phares fonçant droit dans ma direction. Et là, il me faut bien une demi seconde pour me rendre compte que ce n’est pas un film, ce n’est plus la télévision que j’ai en face de moi. Un réflexe de dernière minute (avant la mort) me fait virer à droite et j’évite de justesse un monstrueux semi-remorque. "Qu’est ce qui se passe, chérie ?". Elle est encore là, à côté de moi. Enfin je dis çà, mais ce n’est pas pour me déplaire. Enfin c’est juste que je préfèrerais d’autres circonstances moins stressantes. Et cela me ramène à la dure réalité que je suis encore plongé dans mon rêve ultra-réaliste. Je lui réponds d’un mécanique "Çà va, çà va. J’ai juste besoin de faire le plein et d’un petit café." Je me dis surtout que je suis assez fatigué pour m’endormir au volant.
Un panneau annonce une aire avec station service à dix kilomètres. Je pousse un peu la pédale d’accélérateur et poursuit donc. En sortant de la voiture, je me rends, enfin, compte que j’étais au volant du petit roadster aperçu l’autre jour dans mon autre vie, dans ma vie morose. Je fais le tour de l’engin et j’enfonce le tuyau dans ce réservoir avide d’essence. Je regarde nonchalamment défiler le compteur, comme si j’étais vraiment en train de mettre de l’essence dans ma voiture, à moi. Mais en fait, je n’en ai pas de voiture. Mon seul moyen de locomotion, c’est le métro, le train et parfois l’avion. Clac, clac. J’ai beau insisté, le réservoir est plein et la gâchette cède sous la pression de mes doigts. Je repose le tuyau et m’avance vers la station. Un mec m’attend à la caisse. Il me dit bonsoir, je hoche de la tête, plonge ma main dans ma veste pour en retirer un porte-monnaie et lui tend une carte de crédit. Je tends mon doigt et là soudain, face au clavier, où le petit écran m’ordonne de taper mon code, la réalité me saute à la figure. Attends, coco, t’es où là, hein ? Je te rappelle que tu n’es pas toi. Je est un autre. Je suis un usurpé. Et je n’ai fichtrement aucune idée du code que je dois taper. Mais mon doigt semble guidé par sa propre volonté et tape sur les touches luminescentes dans un ordre précis. Code bon. Ouf, je ne sais pas comment j’ai fait, mais c’est un miracle ! Pff mais non ce n’est qu’un rêve. Tu peux tout faire dans un rêve, c’est toi le maître. Enfin tout çà, me semble encore terriblement réel. J’ai vraiment l’impression de ressentir le bout de plastique froid que je me tends le guichetier. Je le salue et m’avance vers un distributeur à café. Je cherche quelques pièces. Et pendant que le jus noir et bouillant coule dans le gobelet, je range ma carte.

Enfin sa carte. Toujours la difficulté de vivre avec cette duplicité. Je regarde le nom inscrit en lettre d’or sur fond beige, or. Arturo Mendoza. Je regarde mon reflet dans la vitre et effectivement la consonance hispanisante s’associe complètement avec mon physique et ce visage un peu angulaire, à la peau tannée par le soleil. Et là, je me fais le constat que cela ne m’ait pas paru si flagrant la première fois où je voyais apparaître ce visage dans le miroir qui me faisait face. Arturo Mendoza. Çà sonne bien. Çà un petit côté exotique qui n’est pas déplaisant. Après avoir bu mon café, je m’enferme dans les toilettes pour voir les autres papiers que j’ai en ma possession. Un passeport espagnol avec une adresse à Barcelone. Un passeport français avec une adresse à Paris. Heureusement pour ma grande joie, les deux passeports sont au même nom. Je ne suis pas un mafieux avec des faux papiers. Je dois simplement avoir la double nationalité. Enfin j’espère. Ma carte d’identité m’identifie aussi comme étant Arturo Mendoza. Sinon je ne trouve rien d’autre qu’un jeu de clefs, un téléphone portable et une paire de lunette de soleil de luxe. Le strict nécessaire de l’homme moderne. Enfin je suis déjà renseigné sur mon un point important qui jusque là me faisait cruellement défaut. Je ne suis plus anonyme. Je suis Arturo Mendoza. "Yé souis Arturo Mendoza" annonçais-je bêtement à mon reflet dans la glace, en me donnant un mauvais accent espagnol de pacotille.
Je ne m’attarde pas au toilette et retour dans mon petit carrosse. Ma belle copilote est toujours assoupie. Je referme la portière et démarre au quart de tour. La fenêtre légèrement ouverte, je me laisse enivré par la vitesse et dévore les kilomètres jusqu’à Paris. Jusqu’à ma résidence parisienne située sur la butte de Montmartre. Enfin du moins, c’est ce qui était indiqué sur mon passeport.

Je rends grâce au GPS qui équipe mon petit bolide. Sans lui, je n’aurai sûrement jamais trouvé ma rue. Surtout à trois heures du matin où la ville est quasiment déserte. C’est vrai que j’ai plus l’habitude de m’orienter par rapport aux stations de métro. Enfin je me gare juste devant un petit bâtiment ne payant pas trop de mine de l’extérieur. Essayant une clef après l’autre, j’arrive enfin à ouvrir la porte. Et en fait s’ouvre devant moi un vaste espace : La demeure s’apparente à un loft d’artiste, enfin un artiste roulant sur l’or. Le mobilier dans un style ultramoderne ne vient assurément pas de chez Ikéa mais doit être plutôt des pièces uniques faites sur mesure. Blasé par tout ce luxe qui m’entoure, je ne m’éternise pas. La fatigue commence à me gagner. D’un coup d’œil, j’aperçois ce qui semble être la chambre et retourne à la voiture. J’entrouvre la portière du passager délicatement. La tête de la jeune femme vient se poser délicatement sur mon torse. Je l’enserre sous les jambes et dans le dos, et la fait décoller. Sa tête enfouie dans mon cou, on dirait presque un père tenant dans ses bras sa fille endormie. Je grimpe l’escalier de la mezzanine et la pose finalement sur le lit. Je m’allonge à ses côtés, le corps courbaturé par la route. Je regarde une dernière fois son visage de déesse et sombre avec joie dans un sommeil que j’espère réparateur.

To be continued…

Par piloup
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