De la vie, des béquilles et du reste…

Publié le par piloup

Chère lectrice, cher lecteur,

Je te vois déjà avec tes grands yeux effarés à te dire : « quel nombriliste ce piloup, il ne pense qu’à lui et à sa cheville bancale ! Tu nous saoules !»
Je vous arrête tout de suite, je ne suis pas nombriliste, mon nombril se porte à merveille, bien au chaud entre ses petits bourrelets adipeux. Je suis juste simplement un peu chevilliste.

Non tout çà pour dire que cette cheville me porte à avoir quelques réflexions touchant à des domaines aussi variés que la psychologie, la métaphysique et le reste. J’en veux pour preuve mais petites réflexions chevilliennes du moment.

Hasard ou coïncidence
Voilà un peu plus de un an et demi que je prends le RER Ç. A part deux grèves et quelques retards ou trains annulés quotidiennement, tout allait pour le mieux. Mais pas aujourd'hui...
Après avoir peiné pour accéder au quai et après 5-10 minutes d’attente, un message avertit l’aimable usager qu’un incident technique perturbe le trafic. Puis un peu après, que le RER s’arrête ad vitam aeternam une station plus loin.
Après avoir pesté et juré comme un vieux loubard de haute mer, et après avoir perdu plus d'une heure et avalé quelques centaines de mètres et dévalé et remonté quelques centaines de marche en béquille, je trouvais la vie assez moche de me réserver une telle surprise le jour où je suis le moins disposé à la recevoir avec un simplement haussement d’épaule et un peu de dépit.
Et puis par-dessus est venue se greffer cette petite pensée :
On dit parfois que la vie révèle parfois de belles surprises. On parle toujours d' heureux hasard ou de réjouissante coïncidence. Mais je crois n’avoir jamais entendu, au grand jamais, quelqu’un parlait de hasard de merde ou de coïncidence pourrie.

Homme ou femme
Il est toujours surprenant de voir comme l’homme et la femme n’ont pas la même façon de penser et de voir les choses. Grâce à ma cheville, j’en suis l’heureux spectateur.
Avant hier par exemple, dévalant un escalier, à la vitesse ahurissante d’un escargot du jeu des milles bornes, j’ai eu le malheur de faiblir sur la fin. J’ai perdu l’équilibre et me suis un peu vautré. Une jeune femme m’a demandé si çà allait, tout en ayant vraiment un regard compatissant. Tandis que derrière, j’entendais quelqu’un rigolait bêtement. C’était un homme. Bon ok, çà compte pas, il avait l’air un peu attardé.
Mais c’est cependant assez marrant de voir que, sur un échantillon réduit et non représentatif, les femmes s’inquiètent de votre santé, vous sermonnent sur les dangers d’une entorse mal soignée, proposent leur place assise dans les transports en commun, voir se précipite sur un porte pour vous la tenir. Une compassion tout ce qui a de plus maternelle.
Tandis que l’homme a une attitude tout autre. L'homme se met sur le même piédestal à côté de vous et vous pousse pour vous en détrôner virilement. Dans un premier temps, il se remémore aisément avoir lui aussi souffert du même mal dans le passé ou parle d'un pote à qui s'est arrivé, du genre "moi aussi j’étais dans les tranchées, au front !". Mais cependant il a affronté le destin cruel, la tête haute, en serrant les dents. Puis quand ce moment d’émotion intense est passé, c’est au tour de la blague à deux francs, six sous, du dénigrement. Me voilà ainsi soudainement targué du titre officiel et flatteur de COTOREP de l’entreprise. Une façon de dédramatiser la situation pour la faire paraître complètement banale, voir ridicule. J'y vois là une certaine forme de lutte des mâles enracinée profondément en nous même.
Enfin tout çà pour dire que le contraste entre l’homme et la femme qui se noie un peu dans le quotidien et encore bien présent. Peut être que la douleur chez l’autre ravive en nous des réactions plus primitives.

Homo triploidus
Parlons de l’homme mais parlons de l’Homme. Celui avec un grand H. Notre espèce : Homo sapiens sapiens ultra sapiens mais aussi ultra con parfois.
Je me rappelle mes cours d’histoire lorsque l’assimilé primate que nous étions, s’est dit un jour et si je me levais sur deux pattes. Avec l’Homo erectus, l’homme s’est érigé sur ses deux papattes de derrière. Il s’en est fallu du temps pour en arriver là. Et l’homme a dû pas mal chuté au commencement, un peu comme le jour où on retire les stabilisateurs de votre bicyclette (à écouter à ce sujet le vélo de Bénabar).
Et bien, là je régresse en un sens. J’essaie de m’adapté à la triploïdie. Eh ben, c’est chose peu aisée et je compatis pleinement avec nos défunts ancêtres. C’est toutefois une non-agréable occasion de redécouvrir des muscles dont vous ignorez jusque là l’existence ou l’utilité. Enfin preuve que si l'homme est parfaitement adapté à la bipédie (si il évite les trous dans la chaussée), il ne l'est pas quand il s'agit de marcher sur trois pattes (dont deux artificielles). Difficile d'évoluer, difficile de régresser !

Théorie de la relativité invalide
Jusque là, je me disais que le père Einstein était quand même un sacré filou d'avoir eu l'idée de la relativité et de son fameux E = mc². Et puis depuis que j’ai ma cheville attelée et mes béquilles, je me dis qu’il suffit simplement d’être dans ma situation pour appréhender la théorie de la relativité. Et même de se la prendre carrément dans la face !
Avant : je me déplaçais à une vitesse largement supérieure à la moyenne Doublant, zizagant entre les autres piétons,  je me faisais une joie de voir les gens s’écarter sur mon passage, à l'écoute de mon pas preste et décidé.
 Maintenant : je me déplace à une vitesse tout aussi largement inférieure (qu’elle ne l’était supérieure préalablement) depuis que je me déplace sur une patte, assisté de mes deux excroissances cybernétiques portant le doux nom de "canes anglaises".
Alors je crois avoir une bonne perception de la relativité. Et j’en viens même à vouloir corriger la formule de monsieur Einstein. D'après mes derniers calculs, on s'approche en fait de çà :
E = (i + (b/pi)² )/j * mc²
Avec j le nombre de jambe, i le nombre de jambe valide, b le nombre de béquille et pi le fameux 3,1415…
Ce qui donne pour une personne valide : E = ( 2+(0/pi)²)/2 * mc² = mc²
Pour un invalide unijambiste: E = (1+(0/pi)²)/2 * c² = mc² * 0.5
Pour un invalide triploïde : E = (1+(2/pi)² )/2 * c² = mc² * 0.702642...
Tous çà pour dire, qu’un unijambiste se fait deux fois plus suer pour se déplacer qu’un valide et que moi avec mes deux accessoires, je dois dépenser près de 42% d’énergie en plus pour me maintenir à la même vitesse que la normal.
Bon bien évidemment ce calcul est approximatif car il ne tient pas en compte le facteur de re-chute, ni l’environnement.

Un grand bravo aux intrépides, que dis-je suicidaires, lecteurs qui ont atteint la fin de ces élucubrations de mes neurones épuisés par trois jours de béquilles, sans avoir zappé. Mais par précaution, ce soir prenez double ration de BIO pour éliminer tout çà.

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