Episode 5 : Une nuit d'été sur l'Ile de Beauté
Il était environ 20h lorsque les roues du jet crissèrent sur une petite piste en Corse. Lorsque Lino franchit le seuil de son jet, il sentit immédiatement la chaleur libérée par le tarmac. Il en venait presque à regretter l'ambiance climatisée de son avion. Puis il huma les embruns de l'air marin et sentit ses poumons se libérait de la pollution parisienne. Finalement, cela faisait du bien de se retrouver dans un environnement non conditionné artificiellement. Il contempla le paysage : à sa droite, la mer Méditerranée s'étendait jusqu'à perte de vue. Le murmure des vagues au loin avait un effet apaisant sur la nervosité contrôlée de Lino. Avec les Corses, on ne pouvait jamais trop savoir à quoi s'attendre. A sa gauche s'élevaient les premiers reliefs montagneux, couvert de pins, de chênes et de châtaigniers. Lino entendit derrière lui des pas et se retourna pour voir arriver, à grandes enjambées, Freddy.
- - « Patron, un 4*4 nous attend juste derrière le hangar, s'exclama Freddy un peu à bout de souffle. J'ai prévenu le pilote de préparer le jet pour repartir demain.
- - Doucement Freddy, ici on n'est plus à Paris. Laisse ton stress citadin de côté. On voit que tu ne les connais pas les Corses, il ne faut pas les presser. Ici c'est le Sud : La sieste digestive est sacrée et la nonchalance est un droit inaliénable. On aura sûrement pas l'occasion de voir mon contact avant demain soir, répondit Lino avec toute la sagesse de sa connaissance des mœurs locales.
- - Mais pourquoi venir si tôt ? Cela aurait pu attendre demain, non ?
- - Mon ptit gars, il faut s'acclimater ! répondit Lino en rigolant. Ce soir, on essaiera de nouer un premier contact, mais c'est demain que se joueront vraiment les affaires. Et puis on est pas bien là... ».
Freddy ne répondit pas mais il n'en pensait pas moins. En tant que parisien de souche, il se sentait perdu en dehors du brouhaha et de l'agitation de la ruche parisienne. La cambrousse, c'était bien pour les vieux. Mais lui, appréciait les virées dans les discothèques et autres bars branchés de Paname. Enfin, le patron était le patron et il n'apprécierait sûrement son couplé sur les vieux. Il s'abstint de tout commentaire en faisant un faible hochement de tête signifiant son approbation. Lino et Freddy rejoignirent le 4*4. C'était un véhicule noir avec les vitres teintées. Lino ne put se retenir de lâcher une réflexion amère à destination de Freddy : « T'as pas pu t'empêcher de trouver un voiture de mafioso. J'aurai préféré que l'on passe inaperçu... Tant que t'y es, tu aurais pu louer les services d'une escouade de mercenaires pour impressionner les autochtones et les flics ! » « Mais patron, il y a tout le confort à l'intérieur.. » Un « frimeur » de Lino conclut sèchement cette conversation. Lino s'installa au volant : si il n'appréciait pas trop la conduite dans les rues embouteillées de Paris, il savourait les occasions d'avoir une conduite sportive sur les petites routes cabossées. Et lorsque que l'on voit ces routes corses, tout juste assez large pour faire passer deux véhicules au ralentit et donnant sur de profonds précipices, il fallait être sûr du pilote. Et Lino préférait avoir le rôle du conducteur téméraire que celui de la pauvre victime ballottée à l'arrière du véhicule. Enfin ils arrivèrent à l'hôtel. Lino était tout égayé par ce petit rallye et inversement Freddy était pâle et semblait près à déverser ses boyaux. « On s'en jette un p'tit, Freddy ? » « Désolé 2L, pas cette fois. Mon estomac a un peu de mal à s'acclimater ... »
Freddy fit transporter les bagages dans les suites qu'ils avaient louées. Il laissa divaguer un regard indifférent sur l'architecture rural et sur la décoration emprunt d'authenticité et de terroir de cette luxueuse auberge. Puis il rejoignit Lino au bar. En fait le bar était sur une terrasse offrant un superbe panorama de la côte corse. Lino se prélassait dans la piscine dont à l'eau bleue turquoise. Une serveuse lui apporta au bord de l'eau un verre contenant, ce qui semblait être, une mauresque avec un broc d'eau aux couleurs jaune et bleue d'une célèbre marque. Déjà qu'il se forçait à boire à l'occasion un pastis avec le patron, mais lors qu'il était allongé au sirop d'orgeat, il trouvait çà infâme. Un bon whisky était bien meilleur pour son gosier. Mais après le trajet, il ne songeait vraiment pas à faire supporter quelque chose à son estomac traumatisé. Par contre, la serveuse était fort charmante et çà ne déplairait pas de passer un bon temps en sa compagnie. Lino observant le regard de Freddy qui dévorait les formes généreuses de la serveuse, lui dit : « Doucement petit, tu ne peux pas te douter ici comme les hommes jalousent furieusement les continentaux qui sortent avec les filles du pays. » Freddy observa effectivement le regard sévère d'un serveur à son égard, et finalement il se contenta d'un whisky.
Après un excellent repas à base des produits du terroir corse et accompagné d'un vin tannique de Patrimonio, repas quelque peu boudé par Freddy, Lino se sentait motivé pour faire une petite balade digestive à la faveur de la nuit. Il finit son verre de liqueur de châtaigne et partit se balader en compagnie de Freddy. Freddy tirait tranquillement sur son joint. Ils s'assirent sur un promontoire qui donnait juste au dessus de l'hôtel. Savourant cet instant de calme en écoutant le concert que donnaient les grenouilles, Lino se sentait un peu usé par la vie. Et si il laissait tout tomber. Confier ses affaires à Tony, Freddy ou un autre. Partir loin de Paris. Et pourquoi pas retrouver un refuge dans un coin comme celui là. Finalement quelle connerie de faire un coup fumant comme celui là. Et si j'arrêtais tout là. Au moment où le « là » résonnait dans son esprit, un bruit sourd de pas et le craquement de brindilles le sortirent de son songe et le firent se retourner prestement. Au même instant, à côté de lui, Freddy sursauta et mima de prendre son revolver. « Putain, quelque con, je l'ai oublié dans la caisse ! » se dit-il intérieurement en jetant un regard éperdu sur sa main désespérément vide. Derrière eux, se trouvaient six hommes habillés de rangers, de treillis, de cagoules mais par-dessus tout armés de fusils-mitrailleurs. L'un d'eux fit un pas en avant et prit la parole : « J'ai appris que vous vous cherchiez à joindre Laurent Fellipacci. On n'aime pas trop ici les gens qui s'intéressent à nos affaires et à nos camarades... » Freddy commençait à se sentir un brin incommodé par la situation et se rendit vite compte qu'il retenait stupidement son souffle dans l'expectative. « ...mais quand il s'agit de vous, Monsieur 2L. Votre réputation vous précède et monsieur Fellipacci sera heureux de vous recevoir. Rendez-vous demain à 16h, à la crique du croissant. » Et sur ces paroles, les deux hommes disparurent dans la pinède aussi discrètement qu'ils étaient apparus. Lino était maintenant fixé : demain serait le grand jour. « Rentrons à l'hôtel, j'ai entendu ce que je voulais entendre.» « Vous saviez que l'on allait nous contacter de la sorte ?? » l'interloqua Freddy. « Qui sait ...»