Episode 7 : Breizh, la pluie et les mouettes...
Le lendemain de son retour à Paris, Lino passa la matinée à discuter avec Mitch de la partie informatique de ce faux projet qu'ils constituaient, fausses preuves à l'appui.
- - « 2L, ce qui me gêne dans cette histoire, c'est que j'ai beau faire mon maximum, j'ai peur que cela soit assez léger devant les clients, conclue Mitch Chang. Je suis assez bon pour faire du hacking et des magouilles sur Internet, pour démonter une bécane pièce par pièce et la remonter sans bavure, mais monter un projet qui a un semblant de crédibilité, c'est loin d'être gagné...
- - T'inquiètes Mitch, ce que je viens de voir me satisfait amplement. Dis-toi bien que les gens que l'on verra sont tout aussi ignares que moi. Grâce à tout ton fourbis qui est aussi rutilant qu'une Rolls, à ton charabia d'informaticien, à mon bagout et à des lettres de références bidons de quelques-uns de mes clients qui ont pignon sur rue, ils n'y verront que du feu.
- - Ok, çà ira peut être pour la direction, mais ils doivent bien avoir un service informatique et je pense bien que la direction du service ne se laisse pas longtemps bernée.
- - Mon ptit gars, çà, j'en fais mon affaire. Je peux te dire pour te rassurer qu'il s'avère que le responsable du département informatique a justement quelques créances dans un de mes casinos. Et si cela ne suffit pas, je trouverais toujours un moyen de lui mettre la pression pour qu'il valide le cahier des charges sans même le regarder. Laisse donc tonton Lino s'occuper de çà. Continues à monter ce faux projet et demande toute l'aide dont tu as besoin à ma secrétaire. Je dois encore engager des petits camarades, Kamarad Chang »
Une heure plus tard, une berline allemande prenait l'autoroute à vive allure en direction de la Bretagne. Lino quitta Paris l'esprit léger. Ce Mitch avait tout de la modestie réputée de l'Empire du Milieu : il avait un excellent travail. Il était tellement convaincu de la crédibilité du projet qui se questionnait même sur l'utilité d'user de méthodes plus persuasives. Pour l'heure, le problème était le recrutement des autres membres de l'équipe : un chinois, un corse... Il manquait encore trois ou quatre personnes pour réaliser une véritable bande organisée. Et par dessus, parmi les gens qu'il devait encore recruter, la suivante sur la liste pouvait se révéler déterminante. Lino compulsait à nouveau le dossier des Renseignements Généraux, obtenu bien évidemment par les méthodes les plus frauduleuses qu'il est préférable de les taire. Solenn Le Cam. Ancienne activiste bretonne... Décidément il avait le chic de s'entourer de ces indépendantistes régionaux, nos guerillos à la sauce française. Originaire d'un petit village de pêcheur à la pointe du Finistère, là où se finit la terre et où débutent les rêves de conquête sur le vaste océan, elle avait poursuivit des études assez poussées en droit puis avait tout plaqué pour suivre son compagnon sous la bannière de l'indépendantisme breton. Puis une fois perdues ces illusions sur la lutte et ayant franchis la barrière de l'illégalité, elle s'était assez naturellement retournée vers la truanderie. Le dossier n'indiquait rien de très méchant, mais elle semblait avoir réussie à se frayer une petite place dans le milieu. Elle bossait en freelance, toujours en solo. Son dossier mettait en avant son habilité et sa connaissance du droit français lui avaient permis de s'en sortir sans égratignures à chaque fois que la police avait l'occasion de la serrer dans une affaire louche. On ne pouvait pas en dire autant des gens qui lui faisait obstacle : elle semblait avoir appris les rudiments d'un quelconque art martial, ce qui se révélait fatal à aux malfrats qui avaient tenté à maintes occasions de la doubler, doutant des capacités d'une femme. Mais comme d'habitude, elle arrivait à s'en sortir. Une vraie tigresse celtique. Ce serait sûrement peu évident de la convaincre de rejoindre l'équipe, mais avoir une femme dans l'équipe pour s'avérer un atout fondamentale. L'homme est si faible et se laisse si facilement attendrir par les charmes d'Eve, de Vénus ou d'Aphrodite. N'était ce pas sa chère Elizabeth qui lui avait obtenu ce dossier. Son expérience ne le trompait pas. Les femmes étaient rares dans le milieu à tenir comme cela tête aux hommes. Comme le disait Alfred de Musset : "On peut avoir le dernier mot avec une femme... à condition que ce soit oui !".
Une tempête éclata soudainement et les larmes du ciel éclatèrent avec violence et fracas contre les vitres de la voiture. Lino sortit de sa réflexion et contempla le ciel s'abattre sur sa tête de l'intérieur cosy et feutré de sa voiture. Avec Freddy au volant, il ne craignait par la colère des cieux. « Freddy, le temps va nous retarder ? Dans combien temps arriverons-nous ? ». En hochant faiblement la tête dans sa direction, Freddy lui répondit : « Ne vous inquiétez pas patron, j'en ai vu d'autre. C'est du costaud cette voiture, çà tient bien la route. Avec toute l'électronique embarquée, je la conduirais les yeux fermés. On arrivera dans les temps ». Effectivement, deux heures plus tard, Freddy vint garer la voiture devant un vieux pub de pêcheur, à Vanne. Ils rentèrent dans cette digne auberge de vieux loups de mer. A l'intérieur, l'ambiance était tout autre que dans la confortable berline de 2L : dans les vapeurs d'alcool et les fumées des pipes et des cigarettes, Lino entendait les causeries entre marins aux voix graves et aux visages burinés par les embruns et brûlés par le soleil. Lino et Freddy se posèrent à une table poisseuse de cidre ou de whisky. Une femme à la carrure plutôt inhabituelle et imposante vint prendre leur commande. Ne voulant point vexer la tenancière en lui demandant la carte des vins, Lino commanda, tout comme Freddy, un whisky. Lino regardait autour de lui et tomba dans un coin sombre de la pièce, sur deux yeux perçants qui le fixaient avec intensité. Sur chaque table reposaient des bougies, celle de la table des deux yeux révélait le visage fin et les traits plutôt anguleux du propriétaire des yeux. Pour être plus exact, de la propriétaire des yeux. Lino reconnut le visage qu'il avait sur la photo d'identité jointe au dossier de Solenn Le Cam. Elle se leva et s'approcha d'eux.
« Monsieur Lothain, je vous attendais » Lino fut surpris sur le coup. Ils ne s'étaient jamais vus et il ne la connaissait que par son dossier des RG. Sur le coup, il se demanda quelles étaient ses sources d'information. Puis rapidement, en voyant en face de lui, Freddy glissé une main dans la poche de son costard dans la perspective éventuelle d'en sortir son arme en cas de danger, il renoua avec la raison et constata qu'ils n'avaient ni l'un, ni l'autre avec leurs teints plutôt pâles, et leurs costumes bien taillés des têtes d'hommes à travailler toute la journée sur un chalutier. L'habit ne fait pas le moine mais il y a des limites. Il sourit et rétorqua : « Asseyez-vous je vous prie, nous avons à discuter affaire. » Lino révéla les grandes lignes de son projet à Solenn, pendant que Freddy vérifiait que personne d'autre ne s'intéresse à la conversation.
- - « Tout ceci semble bien intéressant, Monsieur Lothain, conclue Solenn. Mais on a dû mal vous renseigner, je ne travaille jamais en équipe.
- - Je le sais, mais j'ai besoin de vos talents. Et votre indépendance peut être un atout majeur. J'espérais seulement que l'appât du gain se suffit à lui-même, concéda Lino.
- - Vous savez, ici ce n'est pas Paris. On peut vivre de peu.
- - Ce n'est pourtant pas ce que me disent les Renseignements Généraux. Il semblerait que vous êtes assez dépensière, malgré vos faibles revenus. Il semblerait par ailleurs qu'ils soient assez excédés de ne pouvoir mettre le grappin sur vous.
- - Je constate que vous avez des amis haut placés. Mais je ne vois pas en quoi cela concerne notre histoire.
- - Je vous propose simplement une réinsertion sociale à travers un véritable métier.
- - Excusez-moi de m'être abusée, mais il me semblait que votre travail ne concernait rien de très ... politiquement correct
- - Je ne vous ai dévoilé qu'une partie du plan. Je ne tiens pas à en dévoiler plus si vous persévérez à refuser cette opportunité que je vous propose. Mais je peux vous assurer que toutes les garanties seront prises pour masquer l'affaire.
- - Hum... sous cet angle là, cela semble être convenable. J'accepte mais sous certaine condition concernant mes rapports avec les autres personnes de l'équipe. Je ne recevrais d'ordre que de vous, et vous seul.
- - C'est ainsi que je voyais les choses et je me réjouis que vous acceptiez.»
Peu de temps après que Solenn Le Cam quitta le pub, Lino et Freddy se retirèrent. Ce dernier s'affligea de voir une chiure de mouette sur le capot de la voiture. « Foutu pays, quand il ne pleut pas de l'eau, c'est de la merde qui tombe du ciel ». « Bénis soit elle, l'affaire est dans le sac ! » rétorqua Lino en riant.